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Arriva le jour où ils en eurent assez. Ils étaient fatigués qu’on ne les laisse jamais tranquilles, qu’on le demande sans arrêt de l’aide, des conseils, des signes. Ce jour-là, tout bascula.

Les Dieux se soulevèrent. Tous ensemble, ils se réunirent : les anciens et les récents, les jeunes et les vieux. Et d’un commun accord, ils décidèrent de se débarrasser des humains.

Il faut savoir qu’ils avaient déjà commencé doucement, depuis des années, à tuer cette vermine en répandant maladies, tempêtes et guerre. Mais les Hommes s’en sortaient toujours, sans arrêt plus nombreux, plus exigeants, plus énervants.

Bien sûr, les Dieux avaient une certaine reconnaissance pour les humains – après tout, ils leurs devaient leur existence. Sans l’imagination fertile des Hommes, les Dieux n’auraient jamais existé, ils n’auraient jamais eu leurs pouvoirs infinis. Mais ils étaient las.

Ils n’en pouvaient plus des plaintes des peuples et de leurs jérémiades. On en attendait toujours plus d’eux. C’en était trop. Il fallait en finir.

Ils œuvrèrent la main dans la main. Ils avaient longuement débattu avant de se mettre d’accord, car ils savaient que sans les Hommes, eux-mêmes disparaîtraient. Sans croyant, il ne pouvait y avoir de Dieux. Mais ils avaient pris leur décision. Ils étaient prêts à se sacrifier.

Il ne leur fallut qu’une minute pour terminer leur tâche. Une minute et enfin les Hommes ne furent plus. Une minute et la Terre fut rayée de l’Univers.

Je suis seule. Elle m’a abandonnée. Elle m’a laissée là et est partie. Je ne sais pas quoi faire. J’ai peur. Il y a plein de monde ici. Je suis entourée d’inconnus. Et ils ne me voient même pas. Pas un ne m’a remarquée. Mais c’est certainement mieux. Je reste là, immobile. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas parler. Je ne sais pas quoi faire.

Pourquoi est-elle partie sans moi ? Qu’ai-je fait pour lui déplaire ? J’ai pourtant toujours été loyale et fidèle. J’ai toujours fait tout ce qu’elle me demandait.

Nous avons toujours été ensemble. Elle m’emmenait partout où elle allait. Elle prenait soin de moi. Tout allait si bien. Nous étions si heureuses.

Oh non, quelqu’un s’approche. Je ne peux même pas fuir, et pourtant, j’aimerais tellement. Il m’emporte. Non. Pourquoi ne me laisse-t-il pas ? Que fait-il ?

Il fait noir ici. Pourquoi cet homme m’a-t-il enfermée ? Combien de temps vais-je rester dans ce lieu sombre ? Comme si mon abandon n’était pas suffisamment douloureux. Je me sens si mal. Sans elle… je n’ai plus de raison d’exister.

J’entends des voix. Cet homme parle avec… Non, ce n’est pas vrai ? Elle est revenue me chercher ? Oh, il ouvre… Je vois la lumière ! C’est bien elle. Elle est revenue.

« Ma poupée ! Oh merci monsieur, merci beaucoup ! »

Il faisait beau ce jour-là. Le soleil revenait enfin, après un rude hiver. Maëlle se réjouissait de voir le beau temps arriver. Enfin elle allait pouvoir mettre le nez dehors !

La jeune fille avait toujours été de constitution fragile et devait prendre de nombreuses précautions pour ne pas tomber malade. Ainsi tous les ans, dès l’automne, elle devait rester cloîtrée chez elle, enfermée dans sa petite chambre, seule.

Ses parents lui avaient donc permis de sortir en ce bel après-midi de mai, à la condition qu’elle se couvre bien. Maëlle leur avait promis de faire bien attention et avait enfilé sa grande cape chaude avant de quitter la masure.

Elle se promenait avec gaieté : enfin elle était à l’air libre. Elle avait attendu ce moment pendant d’interminables mois. Elle avait décidé de marcher jusqu’à la rivière qui traversait la forêt, non loin du village. C’était son lieu favori.

Sur le chemin, elle croisa quelques jeunes gens de son âge. Comme cela arrivait souvent, ils l’évitèrent. Elle savait que les villageois la trouvaient étrange et avaient peur d’elle. Il faut dire que ses longs mois d’enfermement les laissaient perplexes. Personne ne comprenait réellement ce qu’elle vivait. Elle continua sa route, essayant d’ignorer les regards qui pesaient sur elle. Elle ne pouvait rien faire d’autre.

Après une heure de marche, Maëlle arriva enfin au bord de l’eau. Elle trébucha sur une pierre et tomba, mais se releva très vite. Elle avança encore un peu, longeant le ruisseau.

Les arbres tout autour étaient touffus et leurs feuilles se balançaient au gré du vent. Maëlle s’assit sur une souche et écouta la vie autour d’elle. Les oiseaux chantaient, les feuilles bruissaient, la rivière s’écoulait tranquillement vers le bas de la vallée. Maëlle éprouvait en entendant tout cela un regain d’énergie.

Parmi tous les sons alentour, un attira particulièrement l’attention de Maëlle. Il ne ressemblait à aucun autre. D’ailleurs, elle n’avait jamais rien entendu de pareil. Ce que Maëlle percevait ressemblait à un sifflement mais duquel des mots retentissaient. C’était musical, doux et rassurant. En tendant l’oreille, Maëlle détermina que cette mélodie venait du fond du cours d’eau. Elle se pencha alors au dessus du petit canal et aperçut un poisson magnifique, brillant comme s’il était recouvert d’or et de diamants. C’était lui qui produisait l’étonnante musique. D’un geste de la main, elle essaya de l’attirer vers elle. Après une légère hésitation, l’animal monta à la surface et se plaça face à Maëlle. Il avait cessé de chanter.

Le jeune fille le félicita et le remercia : jamais encore elle n’avait entendu quelque chose d’aussi beau. Le poisson garda le silence, continuant de dévisager Maëlle. Celle-ci commença à s’interroger : peut-être ne comprenait-il pas ce qu’elle disait ? Sa seule idée fut de répéter ses compliments en articulant lentement. Naïvement, elle espérait qu’il puisse alors mieux recevoir le message.

L’animal la fit taire d’un mouvement de nageoire.

« J’avais compris la première fois, chantonna-t-il, mais je suis étonné. Aucun humain n’est censé pouvoir m’entendre ni me comprendre… et pourtant, te voilà. Qui es-tu ?

- Je m’appelle Maëlle et je ne suis qu’une simple fille de paysan.

- Je vois, marmonna-t-il, mais tu… oh. Je pense savoir. »

Il plongea alors et disparut avant de réapparaître quelques minutes plus tard. Il demanda à Maëlle de le suivre. Elle l’accompagna, sans comprendre ce qu’il voulait. Il amena la jeune fille vers le lieu où elle était tombée plus tôt.

Là, elle découvrit avec terreur un corps gisant au sol. Elle reconnut la cape qui couvrait la frêle silhouette. Tremblante, elle s’approcha et releva la capuche couvrant le visage de la personne allongée. Retenant un cri, elle s’éloigna vivement en voyant la tête ensanglantée que cachait le tissu. Ce corps, c’était le sien. Elle avait chuté sur un rocher et ne s’était en fait pas relevée.

« Si tu m’entends, c’est simplement parce que tu n’es plus qu’une âme. »

Pascal était seul, allongé dans l’herbe, le nez en l’air. Il observait les nuages. Il n’y connaissait pas grand-chose, pas plus que la plupart de ses amis, mais il savait voir la beauté de ces grandes masses blanches et vaporeuses. Il admirait leurs différentes formes, tailles et hauteur. Il pouvait passer des heures à contempler le ciel.

Survint un nuage qui était différent. Il était massif, dense, compact, plus que tous les autres. Pascal n’avait jamais rien vu de tel. Il se releva d’un bond, pensant ainsi voir le nuage de plus près. Évidemment, ce ne fût pas le cas. Seulement, au bout de quelques minutes, la masse vaporeuse commença à descendre.

Les yeux de Pascal étaient fixés sur cet étrange phénomène. Rapidement, le nuage se trouva face au jeune homme qui était abasourdi.

Une étrange voix fluette sortit de la forme cotonneuse. Elle demanda à Pascal s’il n’en avait pas assez de regarder vers le ciel tout le temps. Le garçon ne répondit pas, bien trop étonné. La voix répéta sa question et cette fois, Pascal répliqua. Il expliqua que jamais il ne se lassait d’observer les cieux et les nuages. Il ajouta que d’ailleurs, s’il le pouvait, il vivrait là-haut, au milieu des cumulus et des stratus.

Son interlocuteur resta muet quelques instants avant de se remettre à parler. La voix proposa à Pascal de réaliser son rêve, à la seule condition de ne plus jamais pouvoir revenir sur la terre ferme.

« Mais… ma famille… mes amis… C’est stupide, je ne vais pas les quitter comme ça.

- Tu as le choix, murmura la voix, c’est toi qui vois. Mais tu sais, je t’ai remarqué depuis longtemps. Tu es presque toujours seul, à nous épier et sembles absent lorsque tes compagnons sont avec toi.

- Ce n’est pas pour ça qu’ils ne me manqueront pas ! Et puis tout ça n’a aucun sens. Qui êtes-vous de toute manière ?

- Juste quelqu’un qui t’a remarqué. Quelqu’un qui t’a étudié comme toi tu étudies le ciel. Quelqu’un qui pense que ta place est ailleurs.

- Mais… je…

- Maintenant fais ton choix. Soit tu restes là, à rêvasser, soit tu deviens libre et tu nous rejoins.

- Nous ?

- Oui, nous. Le peuple des nuages.

- Je ne sais pas quoi dire…

- Bien. Tu n’es pas décidé, ce n’est pas grave…

- Non, attends, s’énerva-t-il, je vais venir. »

Une main fine émergea alors du nuage. Pascal l’attrapa et fut attiré à l’intérieur. Il se trouva face à une magnifique jeune femme. Elle lui sourit et lui souhaita bienvenue avant de l’embrasser.

« Tu ne le regretteras pas. »

 

Les mains dans les poches, Aurélien rentrait chez lui en traînant. Il faisait beau, les jours commençaient à rallonger petit à petit, le garçon avait donc décidé de prendre son temps. Et puis, ce n’était pas comme si quelqu’un l’attendait.

Il avançait le nez en l’air, guettant un oiseau étrange qui tournoyait quelques mètres plus haut. Inattentif, il percuta alors une jeune femme.

« Oh, désolée, s’excusa-t-elle, je regardais ailleurs.

- Oh non, c’est moi, pardon, c’est cet oiseau…

- Ah , vous aussi vous l’avez remarqué ? Il est vraiment magnifique!

- Ouais, il est beau… coloré et tout.

- Oui… C’est un calliste à tête verte. Mais c’est bizarre. Il ne vit pas ici normalement.

- Vous… vous êtes une experte des oiseaux ?

- Oh non, non, pas du tout. Je suis … disons que je … les aime juste beaucoup. »

Aurélien observait l’étrangère du coin de l’œil. Il la trouvait réellement mignonne. Il lui proposa donc de lui offrir un verre. Elle accepta avec enthousiasme.

Assis à la terrasse d’un café, ils faisaient connaissance. La femme s’appelait Olivia. Elle parlait avec bonne humeur, racontant tout un tas d’anecdotes sur les nombreux oiseaux qu’elle appréciait. Elle expliqua aussi qu’elle revenait d’un long voyage en Afrique, où elle avait passé l’hiver. Elle discutait avec passion. C’était pour Aurélien très charmant. Mais la façon dont s’exprimait Olivia lui paraissait différente de ce qu’il connaissait, inhabituelle. Il ne parvenait pas à saisir pourquoi et cela le déroutait. D’ailleurs, plus il regardait Olivia, plus il lui trouvait quelque chose d’anormal. Mais il ne comprenait pas d’où lui venait cette sensation.

Aurélien n’avait jamais rencontré quelqu’un comme Olivia. Elle était fine et élancée, mais plutôt petite. Ses cheveux noirs présentaient de chatoyants reflets bleutés qui lui donnaient un air quasi surnaturel. Mais ce qui fascinait surtout Aurélien, c’était ses yeux, sombres comme la nuit. Elle semblait vraiment mystérieuse pour le jeune homme. Le caractère d’Olivia s’opposait à sa physionomie. Elle conversait d’une manière enjouée et s’extasiait de tout ce qu’elle voyait. Elle était très gaie et souriait sans arrêt.

En fin de journée ils durent par se séparer. Aurélien espérait repartir avec le numéro de téléphone d’Olivia, après tout, il lui semblait qu’ils s’étaient bien entendus. Mais celle-ci se contenta de refuser, sans donner de raison.

Aurélien la quitta alors, déçu. Il marchait, songeant à la jeune femme, lorsqu’un pépiement interrompit ses pensées. Il leva les yeux et aperçut une hirondelle, voletant joyeusement au dessus de sa tête. Aurélien la fixa un instant, stupéfait. Il en était sûr et certain, bien qu’il n’aurait pu expliquer pourquoi : cette hirondelle, c’était Olivia.

 

Il pleuvait fort. Simon sentait l’eau marteler son visage et inonder son tee-shirt, faisant couler le sang qui le maculait. Il s’éloignait de la grande maison où il avait passé tant d’années, là où il ne reviendrait plus jamais.

Il savait que ce qu’il avait fait était horrible et que cela allait le hanter toute sa vie. Il était conscient que personne ne comprendrait son geste. Mais tout au fond de lui, il savait pourquoi il l’avait fait. C’était pour lui le seul moyen d’être libre.

Étrangement d’ailleurs, il se trouvait déjà plus léger, plus serein aussi. Il avançait, souriant. Il se sentait évidemment accablé, coupable d’avoir commis ce meurtre. Mais le soulagement l’emportait sur cette culpabilité. Enfin, il s’était affranchi de cette femme. Elle n’allait plus jamais le contrôler, le brimer, l’humilier ; elle ne pouvait plus lui faire de mal.

Simon avait enfin la sensation d’exister. Évidemment, il avait pris soin de masquer les traces de son méfait. D’ailleurs, il pouvait apercevoir les flammes se propager lentement dans la demeure derrière lui. Il avait fait ce qu’il fallait pour qu’on ne remonte pas à lui. De toute façon, qui imaginerait cela de ce jeune homme qui, aux yeux de tous, était faible et craintif ?

Il avait fait cela pour se sauver lui-même. Il n’avait rien trouvé d’autre. Il avait déjà essayé de fuir, mais en vain. La tuer avait été la seule alternative, le seul moyen de s’affranchir de son emprise. Il le sentait, sa vie commençait enfin. Réellement.

92 – Cynthia

Cynthia avait passé toute la journée à penser à son problème. C’était un vrai dilemme. Quelle décision prendre, fallait-il qu’elle suive son cœur ou sa tête, qu’elle suive Will ou qu’elle reste là où étaient ses amis et son travail ? Elle ne savait comment résoudre tout cela. Elle était terriblement angoissée et en avait des sueurs froides.

Le soir, en se couchant, elle tomba rapidement de sommeil. Ses réflexions sans fin l’avaient épuisée. La nuit fut étrange pour elle. Elle fit des rêves différents de ceux qu’elle faisait habituellement. Elle vit en songe une tribu indienne, dont les membres, assis en cercle autour d’un feu, l’observaient. Le chef de cette tribu vint à sa rencontre et lui donna une petite pochette en cuir, sans dire un seul mot, puis repartit vers ses compagnons. Elle rêva ensuite d’un grand oiseau bleu qui déposa à ses pieds un jaspe avant de s’envoler vers la forêt. Elle ramassa la pierre et la glissa dans la bourse qu’elle avait reçue auparavant. S’ensuivit une discussion avec un vieillard qui lui susurra qu’elle trouverait bientôt les réponses à ses questions. Peu après, elle s’éveilla. Sur l’oreiller, à côté d’elle, se trouvait la pochette de cuir. Cynthia l’attrapa et sourit. Elle était sereine. Elle avait fait son choix.